PRINCIPES & PRATIQUE · 30 OCTOBRE 2026
Kaeshi-waza :
quand les rôles s’inversent.
Recevoir une technique, percevoir une ouverture et reprendre la conduite du mouvement : les contre-techniques révèlent autant les possibilités d’uke que les fragilités de l’action de tori.
Article pédagogique original d’Aïkido Atlas · Direction éditoriale : Thierry Minkowski.
Le principe en une situation
A commence ikkyō sur B. Pendant que la technique se développe, B retrouve une organisation qui lui permet de conduire à son tour une technique sur A. B, qui était uke, devient tori ; A, qui était tori, devient uke. C’est ce changement de conduite et de rôles qui caractérise ici le kaeshi-waza.
Si A transforme son propre ikkyō en nikyō et continue à conduire l’action, il s’agit de henka-waza. La technique finale peut être la même dans deux exercices ; ce qui les distingue est la personne qui reprend l’initiative.
1. Que signifie kaeshi-waza ?
Le terme renvoie à l’idée de retourner ou de renvoyer une action ; waza signifie technique. On parle couramment de contre-techniques. Dans ce guide, le mot désigne une étude où celui qui recevait une technique reprend la conduite de la relation et applique à son tour une technique.
Les usages et les consignes diffèrent selon les écoles. Certains exercices commencent très tôt, dès la prise de contact ; d’autres demandent que la première technique soit nettement identifiable avant le changement de rôle. Avant de comparer deux démonstrations, il faut donc comprendre ce qui est demandé aux partenaires.
Bloquer, sortir et retourner sont trois résultats différents
Bloquer : empêcher le partenaire de développer son action. Cela peut faire partie d’un exercice de vérification, mais ne montre pas encore une contre-technique.
Sortir : retrouver sa liberté ou une distance permettant de se réorganiser. C’est déjà un résultat ; il n’est pas nécessaire de lui ajouter systématiquement une projection.
Retourner : transformer la relation pour conduire une technique sur celui qui agissait au départ. Le kaeshi-waza ajoute cette reprise de conduite à la réception de l’action.
Pour un travail lisible, on peut convenir de laisser apparaître la première forme avant d’étudier son retournement. Sinon, uke risque d’empêcher d’avance une technique qu’il connaît déjà, sans apprendre à la recevoir.
2. Pourquoi étudier les contre-techniques ?
Pour tori, le retour d’uke révèle une ouverture : une distance mal gérée, une épaule laissée libre, un coude qui s’éloigne ou une posture qui se désorganise. Le contre devient une information précise sur la première technique.
Pour uke, l’exercice apprend à rester présent. Recevoir ne signifie pas se raidir ni tomber avant que le mouvement n’arrive. Il s’agit de garder une organisation corporelle, de suivre ce qui se passe et de percevoir une possibilité lorsqu’elle existe réellement.
La reprise d’initiative n’est donc pas la preuve qu’une technique est « mauvaise » en toutes circonstances. Elle montre que, dans cette forme, à ce moment et avec ces consignes, le partenaire disposait d’une possibilité. Le travail utile consiste à identifier laquelle.
3. Quelles ouvertures permettent un contre ?
- Le déséquilibre est incomplet ou s’interrompt
- Uke retrouve un appui utilisable. S’il peut aussi se réorienter et agir sans compromettre sa sécurité, une reprise devient envisageable. Être momentanément debout ne suffit pas : la liberté du corps compte autant que la position des pieds.
- Le contrôle reste local
- Tori tient la main, mais ne conduit plus suffisamment le coude, l’épaule et le corps. Uke peut parfois organiser un déplacement autour de ce contact plutôt que lutter directement contre la main.
- Tori éloigne les bras de son centre
- Ses mains poursuivent uke tandis que son corps reste en arrière. L’espace créé peut permettre une réorientation. Pour l’observer, regarder les pieds et le bassin autant que les poignets.
- Une rotation laisse un espace accessible
- Pendant un passage ou un changement de direction, le partenaire peut retrouver une liberté de placement. Un dos momentanément présenté n’est cependant pas, à lui seul, la preuve d’une erreur : tout dépend du contrôle conservé.
- Le rythme ou la pression deviennent discontinus
- Une pause peut donner à uke le temps de retrouver ses appuis. Une traction trop insistante peut aussi modifier la relation. La réaction appropriée dépend du mouvement effectivement reçu.
Ces ouvertures se combinent souvent. Un contre ne vient pas simplement d’un « poignet faible » : il implique une nouvelle organisation entre les deux corps.
4. Le moment du contre est décisif
| Moment | Ce qui peut être étudié | Ce qu’il faut éviter de confondre |
|---|---|---|
| Avant que la technique se forme | La gestion de l’entrée, de la saisie ou de la distance. | Empêcher un départ connu et retourner une technique déjà engagée. |
| Pendant une forme encore mobile | Une ouverture permettant de retrouver des appuis et de reprendre la conduite. | Une possibilité effective et une réaction prévue d’avance sans lien avec l’action. |
| Après fixation d’une contrainte | La réception, le signal d’arrêt et la sécurité du partenaire. | Un travail de contre et une tentative de forcer une articulation verrouillée. |
On ne commence pas l’étude en cherchant à sortir d’une clé déjà serrée. La fenêtre étudiée se trouve généralement avant la fixation, ou dans une interruption du contrôle. Quand elle est passée, il faut le reconnaître.
5. Six situations pour comprendre la logique des kaeshi-waza
Dans les exemples suivants, A commence comme tori et B comme uke. Les flèches indiquent la technique initiale de A, puis celle que B pourrait conduire. Ce sont des possibilités conditionnelles à faire montrer au dojo, et non des recettes garanties contre chaque technique. Nous décrivons la logique du retournement ; les prises et les déplacements précis doivent correspondre à la forme enseignée.
1 — Ikkyō → ikkyō : retourner la relation au bras
Départ : A engage ikkyō sur B. Pendant le mouvement, le contrôle ne se transmet plus suffisamment à l’épaule et aux appuis de B.
Ouverture : B retrouve une capacité à se déplacer et une relation accessible au bras de A. Dans une forme appropriée, B peut alors réorganiser un contrôle de type ikkyō sur A.
Ce qui change : B ne se contente pas de retirer son bras : il conduit à son tour celui de A. Le même nom de technique apparaît avant et après, mais les rôles sont inversés.
Limite : si B reste déséquilibré, avec le bras et l’épaule effectivement conduits, il ne peut pas produire ce retournement par une simple rotation du poignet. Se raidir sous le contrôle n’est pas le principe recherché.
2 — Ikkyō → irimi-nage : une entrée rendue possible
Départ : A commence un ikkyō mobile. Son placement ou la continuité de son action laisse à B une possibilité de se réorienter.
Ouverture : B retrouve ses appuis et peut accéder au côté ou à l’arrière de A, dans une configuration compatible avec une forme d’irimi-nage.
Ce qui change : la conduite passe du bras de B au corps de A. Le contre repose sur le placement et la relation au centre, pas sur une lutte pour arracher la main.
Limite : B ne doit pas se jeter sous le contrôle pour atteindre le dos. L’entrée doit être réellement accessible ; on ne compense pas son absence par une traction sur la tête ou le cou.
3 — Shihō-nage → shihō-nage : réorienter un passage encore ouvert
Départ : A prépare ou engage le passage de shihō-nage, avant la fixation finale. Une liberté de déplacement et d’orientation demeure pour B.
Ouverture : suivant la forme étudiée, B peut accompagner et réorganiser la rotation de manière à conduire à son tour le bras de A dans un shihō-nage.
Ce qui change : la relation entre les partenaires se retourne pendant le passage. B ne « gagne » pas en tournant plus vite ; il utilise une liberté de placement que A n’a pas fermée.
Limite : une fois le bras placé sous une contrainte importante, tenter une rotation indépendante du reste du corps peut mettre l’épaule en danger. La fenêtre du contre doit être montrée avant ce point.
4 — Kote-gaeshi → kote-gaeshi : reprendre la conduite du contact
Départ : A engage kote-gaeshi, mais la relation reste mobile et le contrôle de l’ensemble du corps de B est insuffisant ou s’interrompt.
Ouverture : B peut se replacer et retrouver un contact permettant, dans certaines formes, de conduire kote-gaeshi sur A.
Ce qui change : la reprise exige une organisation du corps et du contact. Ce n’est pas une compétition consistant à tordre le poignet adverse plus fort que le sien.
Limite : si la contrainte est déjà fixée, B reçoit la technique et signale l’arrêt si nécessaire. Une contre-technique ne doit pas être recherchée au prix d’une torsion forcée de son propre poignet.
5 — Irimi-nage → irimi-nage : retrouver la conduite de l’axe
Départ : A organise une forme d’irimi-nage. B suit le déplacement, mais son axe et ses appuis ne sont pas complètement conduits.
Ouverture : dans la forme choisie par l’enseignant, B peut se réorienter et acquérir une position lui permettant de conduire le corps de A.
Ce qui change : celui qui accompagnait la rotation devient celui qui l’organise. Observer le bassin, la direction des pas et la distance rend ce changement plus lisible que le seul mouvement des bras.
Limite : rester simplement droit ou refuser la chute n’est pas encore un contre. La reprise doit correspondre à un placement réel et ne jamais s’appuyer sur une contrainte cervicale.
6 — Amorce de shihō-nage → ikkyō : une autre issue au changement de rôles
Départ : A amorce shihō-nage. Avant que le passage ne soit fixé, B retrouve une liberté de réorientation et un accès au bras de A.
Ouverture : une reprise du coude et un placement approprié peuvent permettre à B de conduire un contrôle de type ikkyō. Cette possibilité dépend fortement du moment et des prises de la forme étudiée.
Ce qui change : B ne transforme pas sa propre attaque en une autre attaque ; il devient l’auteur d’une technique sur A. C’est donc l’inversion des rôles, et non le couple de noms, qui permet de parler de kaeshi-waza.
Limite : ce passage ne se cherche pas après immobilisation du bras derrière l’épaule. Il ne suffit pas de savoir exécuter séparément shihō-nage et ikkyō pour connaître leur point de retournement.
6. Peut-on contrer toutes les techniques ?
Il est possible d’étudier des ouvertures dans de nombreuses formes. Cela ne signifie pas que chaque technique, exécutée dans n’importe quelles conditions, possède un contre immédiatement accessible.
Les possibilités dépendent du moment, du déséquilibre, de la distance, du contact et de la mobilité restante. Elles dépendent aussi du cadre : une démonstration où les partenaires connaissent la suite n’a pas les mêmes exigences qu’un exercice à choix limité ou une pratique plus libre.
Une technique bien organisée réduit les possibilités de reprise. Affirmer « on peut toujours la contrer » est donc aussi peu utile que « personne ne peut jamais la contrer ». L’étude sérieuse précise la configuration et l’ouverture considérées.
Et le contre du contre ?
Si B retourne l’action de A, puis qu’A retrouve à son tour une ouverture et reprend la conduite, les rôles peuvent s’inverser de nouveau. On peut construire des exercices comportant plusieurs retournements.
Il n’existe pas de maximum universel, mais chaque nouvelle reprise exige une possibilité réelle. Une longue chaîne où chacun attend que l’autre replace ses mains travaille surtout la mémorisation. Pour développer la perception, une seule inversion bien comprise suffit souvent à nourrir une séance.
7. Le rôle d’uke : disponible, sans complaisance ni blocage systématique
Uke ne doit pas se laisser désorganiser avant même le contact pour faciliter la démonstration. Il ne doit pas non plus exploiter sa connaissance de la consigne pour rendre tout départ impossible. Les partenaires cherchent une situation de travail lisible.
Une réponse utile consiste à suivre sincèrement la direction reçue, préserver sa capacité de mouvement tant qu’elle existe et signaler l’ouverture ressentie. Si aucune possibilité ne se présente, uke reçoit la technique. Le fait de ne pas contrer n’est pas un échec de l’exercice.
Après l’échange, une phrase précise fait progresser : « J’ai retrouvé un appui pendant ton changement de direction » renseigne davantage que « ta technique ne fonctionne pas ». Tori peut alors reprendre la même forme en modifiant ce point.
8. Une progression simple au dojo
- Fixer la consigne. Définir la première technique, le moment étudié et le type de reprise autorisé.
- Recevoir d’abord la forme. Reconnaître sa direction et son contrôle sans rechercher immédiatement un contre.
- Étudier une ouverture annoncée. L’enseignant rend visible une interruption ou une liberté de placement, sans mettre l’articulation en contrainte.
- Construire une seule inversion. Travailler lentement pour que les deux partenaires sachent qui conduit et à quel moment les rôles changent.
- Revenir à la première technique. Tori ajuste son action pour comprendre comment réduire l’ouverture repérée.
- Faire varier avec mesure. Selon la consigne, uke reçoit ou reprend l’initiative si la possibilité apparaît réellement. Augmenter la liberté avant d’augmenter la vitesse.
Les partenaires conviennent d’un signal d’arrêt ; toute contrainte se relâche immédiatement. Ne pas tester un contre sur une clé verrouillée. Les chutes et la vitesse restent adaptées au niveau des deux pratiquants.
9. Observer une démonstration de Stefan Stenudd
Cette vidéo figure déjà dans notre article comparant henka-waza et kaeshi-waza. Elle sert ici de support pour observer les changements de rôles. Les six situations du présent guide sont des exemples pédagogiques de la rédaction ; elles ne sont pas toutes attribuées à cette démonstration.
Kaeshi waza — contre-techniques
Pour chaque passage, identifier qui agit au départ, quelle technique est engagée, quand uke retrouve une liberté et qui conduit à l’arrivée. Regarder ensuite si la reprise provient d’un déplacement, d’une modification du contact ou d’une interruption du déséquilibre.
Le ralenti aide à repérer un changement de main, mais il faut aussi revoir la séquence à vitesse normale pour comprendre le rythme. Les sensations de pression et de déséquilibre restent à explorer au dojo.
Pour approfondir
Ces repères décrivent des situations d’étude et non un programme commun à toutes les écoles. Les ressources de Stefan Stenudd ci-dessous prolongent celles déjà référencées dans notre premier article sur le sujet.
